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Une démocratie sans démagogie: mission impossible?1. La démocratie piégée par la démagogie
A . Un constat : l’inefficacité du politique
En politique, les experts s’interrogent avec pertinence sur les solutions techniques à apporter aux problèmes de la société, ceux de l’environnement en particulier. Mais l’on s’interroge moins souvent sur le comportement des acteurs, leur psychologie et leur état d’esprit, qui restent quand même déterminants. Et que la démocratie soit « piégée » par la démagogie, voilà un constat étrangement éconduit par les acteurs et penseurs du politique : le terme même de « démagogie » n’apparaît guère dans les analyses alors que, la démagogie, qui génère l’impuissance du politique, entraîne l’indifférence du citoyen. Et ce que l’on n’ose avouer, tant il y a de complices - les élus, la presse et les médias, les électeurs -, c’est que l’institution démocratique est en réalité adossée à une valeur de déférence qui s’appelle la démagogie, cet asservissement qui, conditionnant les esprits et les volontés, enlise tous les projets novateurs. La démagogie est ce brouillard qui occulte sans cesse le beau temps promis pour la démocratie. Qu’on se rappelle le récent rassemblement de COPENHAGUE en décembre 2009 : même si une réelle prise de conscience des problèmes environnementaux semble se développer à l’échelle mondiale, aucune disposition significative n’a été adoptée, au risque que les catastrophes possibles devancent les décisions remises. On observe « une tendance à l’inadéquation des comportements devant un risque important », et à l’absence de « responsabilité comme clef d’un futur possible1 ». La démagogie et l’irresponsabilité font route commune : voilà une situation largement méconnue par l’ensemble des observateurs. B . Une démagogie « contenue » ? La démagogie est finalement une pratique moderne : avant l’époque démocratique, on ne l’évoquait guère ; la démagogie fait escorte à la démocratie, elle désigne un usage immodéré de son exercice. Prolongeant un schéma présenté par Kimon VALASKAKIS 2 , nous dirions ceci : après le Westphalie 1 en 1648 qui a sonné la fin des guerres de religion, nous avons connu un Westphalie 2, de 1648 à 1945, où se sont déployés, mais aussi guerroyés, les Etats-Nations. Nous avons désormais à faire émerger un Westphalie 3 qui verra le cosmopolitisme donner sens à la mondialisation. Avant la première étape, il revenait aux monarques d’imposer leur gouvernance, plus ou moins de droit divin : le bon Roi, détenteur du savoir politique, et héritier d’un pouvoir qu’il n’avait pas à solliciter, n’avait nul besoin de plaire à ses sujets pour se maintenir. Ce fut ensuite le temps des « Lumières » et de l’ouverture démocratique, le peuple, désormais détenteur du pouvoir, en déléguait l’exercice à des mandataires qu’il élisait pour ce faire. Mais le peuple, et ses élus, n’ont malheureusement pas toujours résisté aux sirènes de la démagogie, en se livrant à la liberté électorale et à ses tentations. Il nous appartient, à présent que la démocratie semble accéder à une certaine maturité, d’inventer une démocratie intelligente qui sache tempérer les égarements d’une démagogie irresponsable. La démocratie représentative, prenant en compte le fait que toutes les majorités sont foncièrement conservatrices - elles ne conservent simplement pas les mêmes choses -, attend certes des élus qu’ils se tiennent à l’écoute des électeurs, mais cette écoute se doit d’être sélective pour être constructrice, et en ce domaine il est toujours plus difficile d’annoncer que l’effort reste la clef de toute réussite, et non la facilité. Et c’est là que les candidats au pouvoir, soucieux de conquérir les voix des électeurs, sont loin d’assumer leur véritable fonction : au lieu de conduire leurs mandants en leur apportant un sens à l’effort de la vie, ils se contentent de suivre leurs penchants irresponsables. La dérive démagogique, c’est la rencontre d’une mentalité infantile qui ramène tout à soi par un caprice sans fin, et privilégie le laisser-faire de la facilité, avec un candidat qui promet beaucoup pour être élu, ou réélu, et cela sans évoquer l’effort attendu : l’immaturité et la faiblesse de caractère se rejoignent ici pour corrompre le bon exercice de la démocratie. La démagogie est l’hypocrisie du progrès, disait Proudhon. Il y a bien une pollution démagogique, et elle doit également être maîtrisée : nous ne pouvons manquer ce rendez-vous. C . Une démocratie intelligente Kimon Valaskakis plaide pour une démocratie intelligente, afin de libérer l’espace politique des mythes et dérives que génère en particulier la démagogie ; telle est d’ailleurs une visée fondamentale de la Nouvelle Ecole d’Athènes, qui, réitérant la démarche de Platon dans les jardins d’Académos, s’attache à redonner tout son sens à l’idée démocratique dans notre Europe en lui apportant une intelligence que la démagogie met en péril. Evoquer une démocratie intelligente reste évidemment une métaphore pour situer l’effort entrepris, car la démocratie en tant que telle n’est qu’un outil qui ne peut avoir que l’intelligence des démocrates qui la mettent en oeuvre : il appartient à ceux-ci de la servir avec intelligence, cette intelligence qui éclaire et donne sens aux structures mises en place. Il s’agit en particulier de valoriser le pouvoir des idées tout en contenant à leur place d’inévitables idées de pouvoir qui finissent par dénaturer la fonction démocratique. Nous avons, suivant le propos d’Ulrich Beck, à accéder à cette « modernisation réflexive » qui permette d’instruire une pensée nouvelle libérée d’une part des concepts dépassés, mais aussi des obsessions de pouvoir qui aveuglent les élus et responsables de l’action démocratique. Et il importe de préciser « que le cosmopolitisme n’a pas de réponses toutes faites à apporter, mais qu’au contraire il soulève quantité de dilemmes 3 » . Parmi ceux-ci, on se doit de rappeler que la majorité des citoyens est peu apte au changement, elle est finalement toujours pour la stabilité et contre le mouvement. De ce fait, la pratique démocratique connaît une situation délicate : un candidat qui se veut promoteur de changement a besoin d’une majorité pour être élu, alors que cette majorité – nous l’avons noté – reste foncièrement conservatrice. Ainsi, dans le contexte démagogique dominant, le candidat est amené à faire beaucoup de promesses pour être élu, mais il faut savoir que l’électeur, votant pour des facilités, il sera tenu, tout au long de son mandat, au regard des efforts demandés, d’en justifier l’absence de réalisation. L’élu, surtout s’il veut être réélu, se doit de faire face aux humeurs d’un électorat qui voit ses attentes déçues, tâche ingrate, mais inévitable, dans la mesure surtout où le système en place tend à favoriser la disqualification électorale du courage politique. La logique présente du fait majoritaire, c’est de vouloir faire avancer la machine freins serrés : il est clair que nous devons renoncer à cette logique. La nouvelle démocratie que nous devons construire est celle où le courage politique honorera, et ne pénalisera plus, un élu : il y faudra autant de volonté que d’intelligence et d’imagination, presque une révolution. La démagogie a des solutions toutes faites, la démocratie n’en a pas, c’est une mise en questions permanente, toujours ouverte, toujours rayonnante. Même si les solutions n’étaient pas aux rendez-vous de l’Académie, les questions étaient posées; sans méconnaître les démesures fondamentales, celles de Dionysos, la pensée grecque recherchait la mesure, celle d’Apollon. En effet, l’équilibre de la vie s’invente entre la démesure et la mesure, et ce rythme est éternel. Tel est le chantier proposé à la démocratie qui se veut intelligente ; il fut engagé par Platon, il a connu durant plus de deux millénaires un parcours chaotique, nous le reprenons : éternel retour ! 2 . La gouvernance cosmopolite
C’est cette intelligence dont la nouvelle approche, le cosmopolitisme, aura à témoigner. Ceci impose d’abord que l’on distingue bien les niveaux d’intervention, chacun relevant d’une rationalité spécifique. En tant que telle, la gouvernance est essentiellement un style, une manière de vivre le pouvoir et l’autorité, un comportement qui s’adosse à une éthique, celle de la démocratie participative nouvelle que nous avons à inventer. Parallèlement, et
en bonne intelligence, s’exerce le gouvernement de la cité, sa gestion, son organisation opérationnelle, qui relève du domaine des experts. A . Un état d’esprit, une éthique L’idée de gouvernance est un concept moderne. Pendant longtemps, des souverains gouvernaient leurs sujets au titre d’une légitimité d’origine transcendantale, ils décidaient en leur âme et conscience. Désormais, le bon usage de la démocratie entraîne que, par d’amples débats, les citoyens soient associés à des décisions largement débattues avant d’être imposées. Dès qu’il y a gouvernance, l’autorité en place se tient à l’écoute d’une diversité citoyenne reconnue avec laquelle elle partage les responsabilités sociétales. Un nouveau style s’annonce : on ne peut plus être autoritaire, mais on a de l’autorité, la relation n’est évidemment pas la même. « Le pouvoir et le contre-pouvoir sont deux facteurs, on pourrait presque dire deux complices, dans la concrétisation du régime cosmopolitique 4 » . Cette perspective associe l’autorité du pouvoir à la légitimation permanente des citoyens, sa transcendance étant tempérée par l’immanence de la participation citoyenne. Il reste évidemment à inventer les procédures permettant aux minorités d’être entendues face au fracas démagogique des majorités en place : l’intelligence démocratique ne manque pas d’ouvrage ! B . Une structure institutionnelle Inspirée par une éthique qui donne sens à ses initiatives, la démarche institutionnelle reste essentielle pour le bon ordre de nos sociétés. Dans une perspective mondialisée, les frontières s’ouvrent en même temps que les esprits, et le champ d’activité des Etats se déplace. Il ne disparaît pas pour autant, car le cosmopolitisme n’entend pas célébrer le deuil de l’État-Nation. Si l’Etat reste le titulaire et le responsable des fonctions opérationnelles impliquées par la subsidiarité, la Nation s’affirmera toujours en valorisant à travers le monde la culture et le terroir qu’elle entretient et ne cesse de renouveler. Des régulations nouvelles apparaîtront qui tempèreront les démesures du « toujours-plus » démagogique en honneur dans nos économies : l’intelligence de la mesure, c’est l’intelligence de la démocratie. Inspiré par une gouvernance démocratique, le gouvernement des États conserve de larges prérogatives, et nous laissons à nos experts le soin de les mettre en oeuvre : à eux de ne pas perdre de vue qu’une nouvelle intelligence doit éclairer notre action politique. Antoine Tillie
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