Le musée : un produit exportable à l'international
Le Musée, une création occidentale, veut préserver la valeur universelle et symbolique de son patrimoine en créant des succursales sur toute la planète.
Le Musée : une création aboutie
Il est long le chemin qui, à la veille du XIX° siècle, a entraîné quelques européens soucieux de l’art, à regrouper les trésors du passé et les collections princières, dans des lieux circonscrits afin de mieux les protéger. Il était en effet indispensable de les soustraire à tout ce qui attaque : l’érosion, la vindicte révolutionnaire, l’ignorance ou tout simplement la bêtise… Les protéger mais aussi les montrer au peuple et gratuitement parfois; ce fut une des actions de la Révolution Française qui, créant le Muséum, posa les bases du futur Grand Louvre.
Néanmoins, amour de l’art et rigueur quasi-religieuse, levèrent une barrière sacralisante entre les objets d’art et leur public. Une oeuvre qui entrait dans les musées semblait ne jamais pouvoir en sortir.
Et de décennies à d’autres plus ouvertes, les musées, grâce aux historiens d’art, ont classé, éliminé, enrichi leurs collections jusqu’à les présenter dans un ensemble rationnel, situé dorénavant dans la perspective d’une culture et d’une époque donnée. Dans cet esprit, des prêts ou des échanges ont pu être consentis à des musées étrangers . Au-delà même, de nouveaux musées se sont implantés auprès du musée originel, pour exposer chefs-d’oeuvre ou expérimentations, replacés dans leur temps.
La Tate Britain – rebaptisée ainsi - avec ses trois établissements supplémentaires récents, en est un exemple brillant, tout comme à Paris, la création du Musée d’Orsay abritant la production artistique de la seconde partie du XIX° et dont la célèbre collection impressionniste attire toutes les foules.
S’intercalant dans une thématique éclairante, l’art, ainsi montré, est source de connaissance. Il interpelle l’homme d’aujourd’hui pour lui permettre de mieux identifier l’oeuvre du passé et ce faisant, d’induire une réflexion sur la différence. Le musée - et sa fréquentation le prouve - remplit sa mission de montrer l’oeuvre d’art à tous. Il offre, de plus, une qualité de visite qui conduit individuellement à l’émotion artistique.
C’est pourquoi, avec sa scénographie particulière, le musée occidental - ou américano-occidental - est singulier. Il apparaît comme une entité constituée, bien qu’on sache qu’il pourra encore s’enrichir d’oeuvres dans l’avenir. Il devient donc, un produit de rayonnement universel dont on peut se demander, s’il convient bien qu’il reste attaché à une nation plutôt que d’avoir accès au monde multipolaire de demain.
Les enjeux d’une externalisation
La première des délocalisations du musée est sans conteste, son accès au monde virtuel. Chaque musée s’emploie, en effet, à créer une vitrine sur Internet, chaque pays regroupe ainsi l’accès à ses musées. On doit souligner ici la réussite du « Musée Virtuel du Canada » qui propose, en ligne, plus de 500 expositions et la visite des collections de tous les musées du territoire.
Bien que ce medium soit révolutionnaire, il est dans la ligne antérieure de la politique des musées qui est de montrer l’art au plus grand nombre. Il ne révolutionne pas l’image du musée, il ne l’assimile pas à une marque de référence culturelle ce qui semble être la démarche aujourd’hui.
Mis à part le Musée National de Washington, les musées, internationalement reconnus du territoire américain, sont des organismes privés et l’on comprend bien, à cet éclairage, qu’ils soient dans une politique d’expansion volontariste. Celle-là même, qui trouble le Directeur du Metropolitan de New-York qui craint que les musées ne perdent leur âme dans les transactions financières concernant leurs prêts d’oeuvres. Mais que dire du prestige renforcé du Musée Guggenheim à chacune de ses nouvelles installations sur les continents ? Du prestige renforcé de l’art contemporain allant au-devant de son public ?
En parallèle, on ne peut s’empêcher d’évoquer la formidable mise en scène que constitue le bâtiment-écrin du Musée. La vocation de l’architecte qui travaille pour lui est de créer une structure qui s’accorde avec la vocation du Musée à dévoiler le Beau. Le bâtiment le sert, le sublime et se fait oeuvre d’art à part entière.
On a tous, en mémoire, le Guggenheim de New-York (1959) de Frank LLoyd Wright dont la spirale intérieure veut confronter oeuvres et oeil du spectateur, dans une ascension toute spirituelle. La symbolique est au service d’autres symboles.
Signal dans la ville, le bâtiment-musée va en pérenniser l’image tel un témoignage dans l’époque. C’est le cas à Bilbao où Frank Gehry a conçu un édifice tout d’arabesques, une sculpture architecturale, qui conforte la ville dans sa volonté de modernité.
C’est, au Français, Jean Nouvel qu’a été confié le projet d’un « autre » Louvre à Abu-Dhabi sur l’île de Saadyat. Cette réalisation s’inscrit dans un grand ensemble de quatre musées livrables en 2012 dont Le Centre pour les Arts Vivants, confié à une femme, l’Anglo-Irakienne Zaha Hadid, un Guggenheim à Frank Gehry et un Musée Maritime au Japonais Tadao Ando.
C’est dire qu’en terme d’architecture, la mondialisation est en place depuis longtemps. Les oeuvres qui seront transmises au futur, font fi du «made-in national ». Et pourtant au travers de l’aura de ressortissants qui oeuvrent sur les grands travaux du XXI° siècle, c’est une fierté nationale qui s’exacerbe à chaque réalisation internationale de pointe.
Grâce aux moyens financiers énormes qui sont déployés, l’architecte met demain à portée de tous. Le projet et sa réalisation démontrent l’investissement intellectuel d’un pays. Et c’est en cela qu’il faudra savoir démêler dans les projets à venir, la vocation universelle et humaniste du musée, du piège qu’il y aurait à vouloir l’inclure dans des Eldorado semi-culturels.
Musées en marche
On vient de le comprendre, le musée d’art vise à une symbolique universelle que recherche un public qui se développe. Les chiffres concernant la fréquentation du Grand Louvre sont éloquents : 8,3 millions de visiteurs payants en 2006 comme en 2007 ! Et déjà on promet, grâce au talent d’architectes japonais du cabinet Sanaa l’ouverture, fin 2010, du premier satellite Louvre-Lens.
Le Centre Georges-Pompidou qui exprime ici plus que jamais son souci de rayonnement international, inaugurera son premier centre externe en début 2010 à Metz dans une région considérée comme une tête de pont vers l’espace rhénan (architectes : Shigeru Ban et Jean de Gastines).
Le Centre poursuit à Shanghaï, le projet d'une antenne pérenne de droit chinois - dont il serait l'opérateur et le programmateur. Conforté par un engagement du précédent chef de l’état français, Jacques Chirac, les discussions sont, à la surprise des observateurs, toujours en cours depuis 2006. Mise à part, la compétition nationale qui se profile entre Pékin et Shanghaï, il semble très simple de concrétiser le projet, le nouveau musée souhaitant se loger dans des bâtiments existants. En revanche, l’équipe de Beaubourg est prête à une implantation en Asie ; pour preuve, les premières initiatives artistiques temporaires de la fin 2007. Le projet inclut un schéma d’interactivité entre les productions artistiques des deux pays et il faut profiter du fantastique mouvement créatif chinois qui se fait jour.
On peut rappeler ici que le Centre Pompidou-MNAM possède 59 098 oeuvres d’artistes contemporains dont seulement 1500 sont sur les cimaises parisiennes actuelles. Il est temps de les présenter au public ! De toute évidence, nombreux sont ceux qui pensent qu’une collection appartenant à la nation, a le devoir de la servir, en tant que vecteur d’ouverture à d’autres cultures.
Le Guggenheim qui a été pionnier dans le concept du musée mondialisé, est, en tant qu’institution privée, dans la totale obligation d’accroître ses ressources en renforçant son public. Les musées français, qui sont des institutions publiques, se trouvent dans une démarche différente. Il s’agit pour eux de se connecter aux régions les plus dynamiques du globe en tant que témoignage de la volonté du pays de jouer un rôle de premier plan, d’y affirmer rayonnement et prestige.
Et il serait dommage de minimiser l’effet de retour sur la création artistique mondiale sous le pâle prétexte que ces implantations seraient une manne financière pour les musées. Qu’on le regrette ou non, les institutions culturelles sont devenues des entreprises et l’on peut facilement imaginer qu’elles se doteraient de nouvelles oeuvres si elles s’enrichissent en se diffusant. L’essentiel, c’est qu’on préserve le public et son libre choix d’aller, quand bon lui semble, au-devant d’une oeuvre d’art car c’est bien entendu, d’art dont il s’agit encore.