Nous arrivons cette année à mi-chemin du calendrier de réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) . Adoptés au Sommet du Millénaire en septembre 2000, ces Objectifs ont établi les critères minimaux pour combattre la pauvreté, la faim, l’analphabétisme, les inégalités de genre, la maladie et la dégradation de l’environnement dans le monde. L’objectif primordial des OMD est de réduire de moitié la proportion de personnes sujettes à l’extrême pauvreté et à la faim d’ici à 2015. Nous sommes à mi-parcours de l’échéance que nous nous étions fixée pour réaliser ces objectifs, il est donc opportun de nous interroger sur ce que nous avons pu réaliser au titre de ces engagements.
Deux pas en avant, un pas en arrière
Au niveau mondial, des progrès considérables ont été accomplis vers la réalisation des OMD d’ici à 2015. Le dernier Rapport des Nations Unies sur les Objectifs du Millénaire pour le Développement (2007) montre que le nombre de personnes vivant avec moins de un dollar par jour dans les pays en développement a baissé de 270 millions entre 1991 et 2004. En 2004, 20 pour cent de la population des pays en développement vivaient dans l’extrême pauvreté, comparés à 32 pour cent en 1990. Le taux de scolarisation primaire s’est accru en passant de 80 pour cent en 2001 à 88 pour cent en 2005.
En se basant sur ces considérables réalisations, l’évaluation est en général que le monde est sur la bonne voie pour réduire la pauvreté de moitié d’ici l’échéance de 2015. Les perspectives de réalisation des autres objectifs, notamment ceux ayant trait à la mortalité maternelle et infantile, à la nutrition, aux systèmes d’assainissement et aux maladies ne sont pas aussi prometteuses. Egalement déconcertant est le fait que beaucoup des progrès reconnus ci-dessus ne l’ont pas été chez ceux qui en ont le plus besoin – les pays les plus pauvres du monde. En effet, des disparités importantes existent entre les pays en développement. Les meilleures performances en matière de réduction de la pauvreté ont été réalisées en Chine et Inde. En `revanche, il est prévu qu’au rythme actuel, les Pays les Moins Avancés (PMA) et l’Afrique sub-saharienne pourraient ne pas atteindre les objectifs.
Dans les PMA, un groupe de 49 pays qualifiés par les Nations Unies comme le “segment le plus pauvre et le plus faible de la communauté internationale”, il est prévu que le nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté passe de 340 millions en 2000 à 470 millions en 2015. En d’autre termes, contrairement à l’objectif des OMD de réduire de moitié la proportion de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, la part de la population vivant avec moins de un dollar par jour dans ces pays aura augmenté de 45 pour cent en 2000 à 50 pour cent en 2015.
S’il apparait assez probable que la majorité des PMA ne réaliseront pas les OMD, la situation dans ces pays n’est pourtant pas totalement désespérée. Des indications positives n'existent qu’avec les bonnes politiques domestiques et des niveaux adaptés d’aide internationale, la situation pourrait encore être rattrapée. Depuis 2001, la croissance économique dans les PMA a été en moyenne de 6.5 pour cent par an. Quelques PMA ont également enregistré des résultats impressionnants dans certains domaines du développement humain, tels que la scolarisation à l’école primaire (Ouganda, Tanzanie), le contrôle du paludisme (Niger, Togo, Zambie), l’accès accru à l’eau potable et aux systèmes d’assainissement (Sénégal, Ouganda) et l’amélioration de la sécurité alimentaire (Malawi). Malheureusement, ces réalisations n’ont pas été partagées par tous les pays pauvres et concernant les huit OMD.
De ce tableau mitigé on peut conclure qu’atteindre les OMD dans les pays pauvres est toujours possible, mais il faut pour cela s’attaquer urgemment et efficacement à un certain nombre d’obstacles.
Déblayer le chemin
Pourquoi, en dépit de taux de croissance raisonnables depuis le début des années 2000, comme noté ci-dessus, les Pays les Moins Avancés et l’Afrique sub-saharienne n’ont-ils pas réussi à s’attaquer à la pauvreté ? Paradoxalement, une des principales explications aux taux de croissance impressionnants – la libération de l’économie – a également constitué une des raisons principales à l’accroissement de la pauvreté dans ces pays.
A court-terme au moins, les réformes économiques et administratives, caractérisés par l’ouverture des économies à la concurrence, la perte d’emplois, l’élimination des subventions agricoles et industrielles et la suppression du contrôle des prix, parmi d’autres réformes, ont imposé des privations à de larges pans de la société. L’absence de systèmes de protection sociale et le manque de sources alternatives de revenu dans la plupart des cas ont aggravé la situation. Les bénéfices des réformes économiques ont eu tendance à se concentrer dans quelques secteurs de l’économie urbaine, alors même que la majorité de la population des pays pauvres vit en zones rurales. Avec des revenus fortement réduits et des prix en hausse pour les biens et services de base, y compris les denrées alimentaires et les services de santé, beaucoup d’habitants des PMA et d’Afrique sub-saharienne ont simplement été incapables de se sortir du cycle de la pauvreté.
Dans certains pays, des pratiques et des institutions faibles en matière de gouvernance ont continué à réduire l’efficacité des efforts d’éradication de la pauvreté. Sans la participation effective des gens ordinaires à la gouvernance, la focalisation sur la lutte contre la pauvreté peut ne pas être maintenue. De plus, sans transparence et responsabilité suffisantes, les ressources, autrement dirigées vers les efforts de lutte contre la pauvreté peuvent être détournées vers d’autres usages ou même perdues par la corruption.
Le Programme d’Action pour les Pays les Moins Avancés adopté à Bruxelles en 2001 souligne que la bonne gouvernance est un facteur important d’éradication de la pauvreté. De même, les priorités du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD) incluent la bonne gouvernance.
En effet, le Mécanisme Africain de Revue par les Pairs a été établi sous le NEPAD pour promouvoir la bonne gouvernance politique, économique et d’entreprise. Il devrait être noté, cependant, que la question de la gouvernance se place au-delà du niveau national. La bonne gouvernance au niveau international, en termes d’ « un système commercial et financier multilatéral ouvert, équitable, fondé sur des règles, prévisible et non discriminatoire », comme agréé dans le Programme d’Action pour les Pays les Moins Avancés, est d’égale importance. Les obstacles au commerce, y compris les barrières tarifaires et non tarifaires, et les subventions domestiques des économies développés, continuent de miner les efforts de réduction de la pauvreté dans les PMA et en Afrique sub-saharienne, ainsi que dans d’autres groupes vulnérables tels que les Pays en Développement sans Littoral et les Petits Etats Insulaires en Développement. Ces barrières doivent être levées ou atténuées pour que ces pays vulnérables fassent les progrès nécessaires pour réaliser les OMD.
Il y a un besoin d’investissement significatif dans les services sociaux de base, l’infrastructure physique et les ressources humaines dans les pays pauvres. En particulier, plus d’attention doit être apportée aux secteurs agricole, de l’énergie, des transports et communications, ainsi qu’au développement des capacités institutionnelles et techniques. Le niveau de ressources nécessaires à ces investissements est au-dessus des moyens de ces pays, d’où l’importance cruciale de l’aide internationale. En général, l’aide internationale aux pays vulnérables s’est améliorée au cours des dernières années, mais il faut que des efforts supplémentaires soient fournis pour réaliser ces objectifs qui ont fait l’objet d’un accord. Les pays développés se sont engagés à verser 0.15-0.20 pour cent de leur revenu National Brut comme aide aux Pays les Moins Avancés et 0.7 pour cent de leur Revenu National Brut aux pays en développement.
Au sommet du G8 à Gleneagles en 2005, les plus grands bailleurs du monde se sont engagés à augmenter l’aide au développement de 80 milliards de dollars américains en 2004 à 130 milliards de dollars américains d’ici à 2010. Mais comme le note l’Organisation de Coopération et de Développement Economique dans son rapport sur l’aide au développement de cette année, « la plupart des bailleurs de fonds ne sont pas sur la voie pour respecter leurs engagements déclarés d’augmenter l’aide ; ils auront besoin de faire des augmentations sans précédent pour atteindre leur objectif de 2010. » Alors que l’aide au développement demeure indispensable, il est tout aussi important que soit développée la capacité des groupes vulnérables à générer leurs propres ressources, y compris à travers un investissement et une participation au commerce international accrus.
Répondre aux problèmes émergents
Les espoirs pour réaliser les OMD dans les Pays les Moins Avancés sont davantage minés par le taux élevé de croissance de la population. Bien qu’ils représentent 12 pour cent de la population mondiale, les 49 PMA absorberont un quart de la croissance de la population mondiale entre aujourd’hui et 2015. Neuf des dix pays ayant le taux de croissance moyen de la population les plus élevés entre 2005 et 2010 seront des PMA. Le défi de la population dans les PMA ne se pose pas uniquement en termes de chiffres mais aussi de structure. Avec un âge médian de 19 ans, les PMA ont la population la plus jeune au monde. Le taux de dépendance élevé qui en résulte pourrait augmenter l’extrême pauvreté, mais il pourrait également fournir une opportunité unique alors qu’une large proportion de la population jeune rejoint le marché du travail. Les PMA ne pourront pourtant tirer avantage de cette transition que s’ils sont capables de générer du travail productif et de réduire les taux de fécondité élevés.
Une autre transition majeure ayant lieu dans les PMA et qui a besoin d’attention est l’augmentation de la population active non agricole. Selon une étude récente des Nations Unies, la croissance de la population active hors activités agricoles devancera celle de la population active dans l’agriculture au cours de cette décennie. Ceci nécessite une rapide augmentation des opportunités d’emploi à la fois dans et hors du secteur agricole. Dans le cas contraire, comme prévient l’étude, « il y aura des pressions croissantes à la migration internationale depuis les PMA et des hauts niveaux d’extrême pauvreté persisteront. »
Au cours des derniers mois, une grande attention a été portée sur l’impact négatif du changement climatique. Le Rapport du Panel Intergouvernemental sur le Changement Climatique publié l’année dernière a identifié les Pays les Moins Avancés, l’Afrique sub-saharienne et les Petits Etats Insulaires en Développement comme les plus vulnérables au changement climatique. Ce constat ne découle pas uniquement des hauts niveaux de pauvreté et des ressources financières, institutionnelles et techniques limitées, mais aussi du fait que beaucoup d’entre eux sont situés dans des régions écologiquement fragiles. Sans les ressources nécessaires à leur adaptation, les espoirs de développement de ces pays seront davantage réduits par le changement climatique. Alors que la communauté internationale cherche des solutions à ce défi mondial, il est impératif de donner la priorité à ces groupes de pays.
Alors qu’il reste tout juste moins de sept ans avant 2015, il est clair que des efforts extraordinaires seront nécessaires pour réaliser les OMD dans les pays les plus vulnérables. Sans aucun doute, le chemin sera tortueux, mais c’est un chemin dont le monde ne peut se permettre de s’éloigner. Les progrès limités déjà réalisés dans ces pays devraient nous donner une motivation suffisamment forte pour redoubler nos efforts. Nous avons perdu beaucoup de temps, mais il n’est pas trop tard pour rattraper ce temps perdu.