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« L’UNIVERSITÉ AUX PIEDS NUS » ou l’enseignement sans diplôme
Bunker Roy est né le 2 août 1945 à l’ouest de Bengal. Il a étudié de 1956 à 1962 à la Doon School, puis au St. Stephen’s College à Delhi de 1962 à 1967. Après avoir obtenu ses diplômes, il décide de se dévouer à la cause sociale de ses compatriotes au désespoir de ses parents. Il a créé et consacré toute sa vie au Barefoot Collège. Le Barefoot Collège a formé plus de 3 millions de personnes à des métiers innovants.
De nombreux prix ont consacré son oeuvre et Bunker Roy est une des 100 plus influentes personnalités du monde d’après le TIME Magazine.
A Tilonia, petit village du Rajasthan au nord ouest de l’inde, se dresse une université pas tout à fait comme les autres. Il s’agit du Barefoot College. Ici, pas de diplôme d’état ou de cours magistraux, les élèves sont souvent illettrés. L’enseignement provient aussi bien de spécialistes européens que de gens de leur village, et les élèves peuvent même accéder au statut de professeur. Bien que cette initiative reste pour le moment isolée, de nombreux pays commencent à s’y intéresser et il est probable qu’elle ait à l’avenir un impact fort sur l’évolution du système éducatif des pays en développement. Mais comment est née cette école si spéciale et comment fonctionne-t-elle ?
Apprendre pour transmettre aux autres
Après ses études, Bunker Roy décide de s’installer à Tilona pour venir en aide aux populations défavorisées de la région. Il souhaite agir concrètement de façon à ce que les villageois puissent accéder aux savoirs techniques et médicaux et gagner ainsi leur indépendance. Inspiré par les préceptes du Mahatma Gandhi, qui prône la simplicité en toute chose, il fonde en 1972, avec sa femme Aruna, le Barefoot-college , littéralement « l’Université aux pieds nus ». Il part du principe qu’avec un minimum de compétences et de savoirs concrets, les villageois ont la possibilité de se prendre en main et d’aider eux même leur communauté. Sa première action concrète, il la réalise en installant des pompes à eau, essentielles dans une région ou l’eau est rare et porteuse de maladies, puis il apprend aux villageois à les installer et les réparer. L’opération est un succès car non seulement elle permet aux habitants d’accéder à une eau saine, mais également donne la chance à une communauté d’Intouchables, qui se sont cotisés pour acquérir une pompe, d’accéder à leur indépendance et de dépasser leur condition sociale, fait rare en Inde. Ce succès encourage Bunker Roy, qui réfléchît alors avec les villageois à d’autres domaines d’action et développe et approfondie sa méthode originale d’apprentissage.
Un enseignement original
Ici, l’enseignement délivré est dépouillé de toute théorie « inutile ». Aucun diplôme n’est délivré pour que les bénéficiaires ne soient pas tentés de les marchander ou de quitter le village. Pour Bunker Roy tout le monde à la capacité d’acquérir des compétences techniques à partir du moment où l’enseignement est adapté à leur niveau. On apprend par l’observation, la répétition des gestes, les ateliers pratiques. Le campus accueille également de nombreux spécialistes du monde entier, médecins ou ingénieurs, qui viennent transmettre bénévolement leur savoir à des élèves qui eux-mêmes les transmettront à d’autres étudiants ou dans leur village. Plus qu’un campus, c’est une communauté, un engagement participatif ou l’on apprend non pas pour soi, mais pour servir les autres, dans un respect des traditions et avec « une vision durable ». Les programmes évoluent en permanence, en fonction des propositions et des besoins. En 1988, cette philosophie a pris tout son sens : le nouveau campus d’une superficie 7430m2 a été érigé d’une manière tout à fait innovante. En effet, l’ensemble des infrastructures ont entièrement été construite pas les « Barefoot architectes », villageois sans diplômes mais dotés de savoirs traditionnels, avec des matériaux locaux bon marchés. De plus, les bâtiments ont été pensés pour récupérer les eaux de pluie, et fonctionnent exclusivement à l’énergie solaire.
L’énergie solaire, un savoir maitrisé par les « chasseuses de soleil »
En 1986, soutenu par le gouvernement et des ONG partenaires,le Barefoot Collège s’attèle à un nouveau projet ambitieux, qui deviendra l’un de ses programmes phares à travers le monde : l’accès à l’électricité. En effet dans ces village reculés, l’électricité est rare, coûteuse, et les coupures sont fréquentes. Les habitants sont obligés de s’éclairer au kérosène, produit très inflammable et dont les émanations sont dangereuses pour la santé. Le soleil brillant toute l’année et en abondance sur cette région, il apparait évident pour tout le monde d’opter pour l’énergie solaire et l’installation de panneaux photovoltaïques, d’autant plus que cette solution est la moins chère. Cependant elle requiert de bonnes compétences techniques afin d’être maitrisée. Dans cette optique, un comité du Barefoot Collège « énergie et environnement » visita plusieurs villages, détermina avec leurs habitants une cotisation mensuelle à verser pour le projet et deux personnes furent désignées, de préférence des femmes dans la quarantaine, jugées plus réceptives aux enseignements et fidèles à leur communauté. Elles furent ensuite envoyées 6 mois en formation sur le campus où des spécialistes en énergie solaire leur inculquèrent les savoirs nécessaires pour manipuler des régulateurs de charge et des convertisseurs, installer des panneaux solaires correctement, être capable de les entretenir, et construire des lampes solaires. La plupart étant pour la plupart illettrées, et ne parlant pas tout le temps la langue de la région, elles apprirent par mimétisme, grâce à des dessins ou encore lors d’ateliers de montage. A l’issu de leur formation, revenues chez elles, elles mirent en place les installations électriques, établissant ensuite un atelier électronique de maintenance du matériel, et formant à leur tour d’autres villageois à l’énergie solaire. Chaque habitant qui bénéficiait de ces infrastructures devait reverser ensuite une certaine somme à la communauté, dont le total serait utilisé pour étendre le réseau. Le projet était ainsi complètement autofinancé… Ce programme fut dès le départ un succès, qui a depuis changé la vie de nombreux villages, permettant notamment, grâce aux lanternes électrique, la mise en place de cours du soir ou les commerces nocturnes. Mais il a également permis à de nombreuses femmes, les « chasseuses de soleil » (elles composent 80% des élèves formés) de s’émanciper et d’accéder à un statut qu’elles n’auraient jamais imaginé avoir. En tout ce sont plus de 800 écoles et 315 villages dans le pays qui ont tiré parti de ce programme.
Quand la formation s’exporte, elle change les mentalités
Aux vues de cette réussite, de nombreux pays s’y sont intéressés. Ainsi, depuis 2004 le Barefoot College exporte son enseignement vers de nombreux pays émergents avec l’aide d’autres organisations, dont notamment le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement). Il a par exemple permis à 34 femmes éthiopiennes de venir suivre une formation au sein de leur campus, et d’équiper 19 villages éthiopiens d’un réseau électrique, de 250 lanternes solaires et de 11 ateliers de maintenance entièrement construits pas des villageoises. En tout, ce programme a permis à des femmes d’installer des panneaux photovoltaïques dans des villages d’Afghanistan, du Bénin, de Bolivie, du Bhoutan, du Cameroun, de Gambie, du Malawi, du Mali, de Mauritanie, du Rwanda, de la Sierra Léone, de la Tanzanie et plus récemment dans des villages du Sénégal, de Djibouti et du Soudan. Au Sénégal plus particulièrement, il s’est attaqué indirectement à un sujet tabou, très difficile à aborder en raison de son caractère traditionnel : l’excision. En effet en 2009, sept exciseuses de différents villages du Sénégal ont bénéficié en Inde d’une formation de 6 mois qui leur a permis d’obtenir le titre d’ingénieur solaire et de percevoir une rémunération mensuelle de la part de leur communauté, et ainsi abandonner leur ancienne activité. Le Barefoot Collège est donc plus qu’un simple vecteur de savoir, il permet dans certains cas de profonds bouleversements sociaux. Au total le Barefoot Collège a permis de former 125 000 personnes dans des domaines aussi variés que, nous l’avons vu, l’accès à l’eau potable et à l’électricité, mais aussi l’éducation des jeunes filles, la santé, la redynamisation de l’artisanat local, la génération de revenus, la préservation des écosystèmes ruraux. Ici, les ruraux ont enfin la chance de montrer que ce sont eux qui, grâce à un enseignement adéquat, ont la capacité de résoudre leurs problèmes et de s’émanciper. Le Barefoot College démontre ainsi que l’accès à l’apprentissage n’est plus inaccessible pour une certaine couche de la population. Bien plus qu’un centre de formation, Le Barefoot College est une communauté où des ingénieurs, des techniciens, des artisans, des médecins indiens ou étrangers cherchent des solutions et inventent ensemble un avenir meilleur. Ils sont unis par une même foi en l’Homme et luttent contre les inégalités en éveillant le potentiel de chacun. Pour ce travail, il a reçu en 2006 le Prix Alcan pour la durabilité.
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