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Caprice de pays gâté ou caverne de la sauvegardeLa crainte du pire qui anime certains Pays du Nord vient de voir se concrétiser un projet vieux de 25 ans, celui d’un grenier de la biodiversité, une manière de coffre-fort de toutes les espèces semencières : la Svalbard Global Seed Vault que la presse internationale salue comme l’Arche de Noé des végétaux et qui se situe sur le sol de la Norvège, le pays initiateur.
C’est, en 1984, qu’est née l’idée d’une banque de semences d’intérêt alimentaire, regroupant en son sein, des variétés tout à fait courantes ainsi que d’autres, en voie de disparition. En effet, si la prise de conscience concernant la biodiversité est moindre que celle qui concerne la montée des eaux par exemple, la disparition des espèces marque les esprits. On sait qu’avec l’évolution des pratiques agricoles vers l’agriculture intensive, de nombreuses variétés de végétaux disparaissent de la planète à un rythme de cent fois supérieur au passé, alors que leurs spécificités pourraient, un jour, se révéler importantes. Le problème ayant été identifié, il semblait évident d’y apporter une solution.
Mais, la belle idée de conservatoire universel s’est heurtée durant des années aux conflits d’intérêt Nord-Sud, à l’enlisement de tractations internationales. C’est, en 2004, seulement, que les barrières se sont levées avec l’action de la F.A.O (1) qui venait de réussir l’exploit de faire ratifier par 55 pays, le Traité international sur les ressources phytogénétiques (2). La Norvège profite, alors, de l’opportunité pour relancer son initiative sous le label de Global Crop Diversity Trust ou Fonds national pour la Diversité (3) dans un cadre juridique international pour la conservation et l’accès à la diversité des cultures, en rassemblant une centaine de pays qui s’engagent à fournir des semences, qui seront conservées dans des installations appropriées, à l’exclusion toutefois des OGM. Caverne de la biodiversité
Sans que cela soit dit, il est étonnant de constater que le bâtiment souterrain creusé dans le permafrost (4) s’apparente à la caverne matricielle qui figure dans tous les mythes d’origine de nombreux peuples du monde. Sa signification, dans toutes les civilisations anciennes est cosmique, éthique et morale et bien souvent, celle d’un retour à l’origine. Sans bien le savoir, le Fonds National pour la Diversité se rattache à la tradition cosmogonique de l’Humanité.
Universel et singulier, c’est le seul organisme au monde, de financement dédié à la conservation d’une telle diversité de semences et ce, dans le but unique, d’être un réservoir écologiquement durable d’approvisionnement alimentaire pour l’avenir. La capacité maximale du Svalbard Global Seed Vault peut s’élever jusqu’à 4,5 millions d’échantillons (soit 2 milliards de graines) deux fois plus que le nombre de variétés existant dans le monde aujourd’hui. En effet, l’on sait déjà que la demande mondiale de céréales ira croissant de 50 % au cours des 25 prochaines années et davantage encore dans 40 ans, lorsque la population de la terre sera d’environ 9 milliards d’habitants. Au long du 20° siècle, on avait établi, dans de nombreux états, près de 1500 réserves de céréales, hélas, pas toujours équipées de façon satisfaisante. On suppose, même, que certaines pourraient contenir des semences périmées du fait de la négligence, du manque de capitaux et de l’ancienneté des collections. Acteurs privilégiés, nombre de ces centres, disséminés sur la planète, vont collaborer au projet fédérateur en tant que partenaires, tout en conservant leur statut au niveau national. Ils devront, dans la durée, contrôler la qualité des échantillons envoyés, les renouveler si leur pouvoir de germination baisse : l’objectif ultime étant de garantir une continuité dans la conservation sécuritaire et sans frais notable pour eux (5). De plus, ils resteront, au long des siècles à venir, propriétaires au titre de leur Etat, des dépôts confiés qu’ils pourront récupérer, si besoin est, car la diversité végétale peut à tout moment être menacée par les guerres, le changement climatique ou les catastrophes naturelles. On connaît des exemples de banques de céréales récemment éradiquées en Irak et en Afghanistan ou détruites par un typhon comme aux Philippines en 2006. « L’Arche de Noé verte » fonctionnera comme une assurance-vie de la biodiversité planétaire. Bunker des glaces
Le complexe du Svalbard - entièrement financé par la Norvège (6) qui en reste propriétaire – a été creusé au flanc d’une montagne gelée de l’archipel norvégien du Spitzberg, à 800 km du pôle Nord, sur un territoire deux fois grand comme la Belgique, pour une population de 2300 personnes. C’est un désert glacé toute l’année, politiquement stable, isolé mais non enclavé, cependant. Surplombant de 130 m le niveau de la mer, il ne devrait pas être inquiété par la perspective la plus terrifiante de la fonte totale des glaces du pôle et de la montée des eaux qui s’ensuivrait.
De l’installation, on ne voit que la porte blindée et le gardien armé qui la protège. A l’intérieur, un tunnel de 100 m de long, s’enfonçant de 120 m sous terre, aboutit à 3 chambres de 25 m sur 10 m. Chacune, dans son volume de 1500 mètres cubes, pourrait contenir en fin de programme 1,5 million d‘échantillons, conservées à – 18° Celsius, grâce à un compresseur de 10 Kw. Si celui-ci devait s’arrêter de fonctionner, le sol gelé maintiendrait à – 6° C, la viabilité des semences pour environ 200 ans. Cette sorte de congélateur naturel, aux parois de béton armé, sera géré par la Banque de Gènes Nordique. Il vient de subir sans dommages, le plus fou des tests « en live », un tremblement de terre de magnitude 6,2 en mi-février de cette année. Tous se réjouissent de son invincibilité, il aurait été construit pour résister à la chute d’un avion ou d’un missile nucléaire et son concepteur Cary Fowler assure que « à ces températures, les semences pour des cultures importantes comme le blé, l’orge, et les pois, peuvent survivre jusqu’à 1 000 ans. » Un Jardin d’Eden Glacé
La banque de semences universelle du Spitzberg serait l’ultime ressource en cas de désastre. C’est la croissance matérielle indéfinie, dans notre monde aux ressources limitées qui risque fort de faire basculer la planète et qui devrait l’affamer dans les prochaines décennies. « Nous espérons et oeuvrons pour le meilleur mais nous devons nous préparer au pire… » a déclaré le Président de la Commission Européenne, José-Manuel Barroso, lors de la cérémonie d’Inauguration, le 26 février dernier. En écho, Jens Stoltenberg, le Premier Ministre norvégien a renchéri : « La diversité biologique est menacée par les forces de la nature et par les actions de l’homme… » tandis qu’en compagnie du Prix Nobel de la Paix 2004, la militante écologiste kenyane Wangari Maathai, ils déposaient, symboliquement, dans le bâtiment souterrain, des mini-sacs de riz provenant de 104 pays. « C’est l’une des actions les plus innovatrices et les plus impressionnantes au service de l’humanité » a souligné Jacques Diouf, Directeur général de la F.A.O.
L’ensemble de la communauté agronomique mondiale a, en effet, applaudi ce filet de sécurité qui permet de conserver, dans un congélateur géant, les espèces en double. Gert Kleijer, Responsable suisse de la Banque de Gènes d’ Agroscope-Changins, salue l’immense capacité de stockage du dispositif du Svalbard dont il est partenaire. La protection de la biodiversité pourrait être la clé du renforcement de la production alimentaire, avec les variétés des principales bases alimentaires d’Afrique, d’Asie et du continent sud-américain comme le maïs, le riz, le blé, le sorgho, le haricot à oeil noir ou les espèces rustiques de légumineuses. L’initiative est jugée utile par le français Jean-Marie Prosperi, Professeur à l’Ecole Supérieure Agronomique de Montpellier qui met cependant, en doute, la possibilité de cette chambre forte, de conserver des graines sans dommage, plusieurs centaines d’années. Il fait remarquer que ce projet exclut les espèces à multiplication végétative comme les pommes de terre, les arbres fruitiers, la vigne, le café ou le cacao qui ne résistent pas au froid. En tant qu’écologiste, dans son discours inaugural, Wangari Maathai avait salué le projet de « visionnaire… une précaution pour le futur ». Beaucoup, comme l’astrophysicien canadien Hubert Reeves déclarent lui prêter une valeur symbolique plutôt qu’une réelle utilité. Selon lui, « c’est une bonne idée à la base, mais ça ne va pas nécessairement marcher puisqu’on ne peut pas réutiliser une espèce sans son environnement ». Avec le temps, le milieu et le climat évoluent et les semences bloquées par la congélation ne seront plus adaptées. Les semences ont besoin d’enrichir leur patrimoine génétique pour survivre. « Le meilleur moyen de les sauvegarder c’est sans doute, de les cultiver, pas de les congeler » souligne Raoul Jacquin, porte-parole de l’association Kokopelli pour la conservation des espèces anciennes. Alors, nous en sommes là, le mythe de l’Arche de Noé peut-il résister aux temps modernes et à l’avenir ? La réserve mondiale du Svalbard constitue-t-elle la dernière tentative de l’Humanité pour se doter d’un grenier de la vie ? Et comment savoir qui en détiendra les clés dans l’avenir ? Comment imaginer simultanément, un bouleversement planétaire et la stabilité de ce coin de terre gelé ? « Le monde est un endroit plus sûr aujourd’hui » a déclaré Cary Fowler au matin de l’Inauguration. Certes non, diront les sceptiques, mais tellement manichéen… ou peut-être tout simplement, bien romantique. |
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