Le 27 janvier 2009, vous avez organisé, à Bamako, une rencontre sur la solidarité numérique au
service de l’éducation. En quoi cette rencontre a-t-elle consisté ?
La rencontre de Bamako, c’est la volonté de partager, entre tous les pays riches et pauvres, les bénéfices de la révolution de l’éducation que permet, aujourd’hui, le mariage du numérique et de l’éducatif.
A l’heure où notre civilisation de l’usine laisse place à une civilisation du savoir avec les technologies numériques, notre transmission des connaissances se transforme. Au-delà de la seule promotion des ordinateurs à l’école ou de la formation à distance, le cœur de cette révolution éducative c’est «l’enseignement assisté par ordinateur» et le moyen c’est le Tableau Blanc Interactif. Le TBI remplace le
tableau noir de nos souvenirs d’enfance. Il permet à l’enseignant d’appeler, en projection, sur son tableau, des ressources éducatives soigneusement préparées par lui-même et par d’autres,
mélangeant des animations, des exercices, des vidéos, des schémas en trois dimensions. Le professeur peut intervenir, comme on le ferait avec une souris d’ordinateur, avec un stylet ou avec la main. De même, les élèves appelés au tableau peuvent écrire, effacer, dessiner, manier des instruments comme des règles, des compas, des microscopes.
Cette révolution qui a été initiée en Angleterre - où 450 000 TBI sont déployés - s’étend au monde entier. Or, aujourd’hui, l’évolution des technologies permet de réaliser des classes numériques à très
faible coût. Les pays les plus pauvres peuvent être équipés et des ressources numériques interactives de qualité peuvent être facilement diffusées, adaptées ou créées par des enseignants eux-mêmes. Il est possible de partager les bénéfices de la révolution du numérique éducatif. Tel est le sens du projet «Education numérique pour Tous». Cette révolution éducative permet d’offrir les mêmes programmes
interactifs aussi bien aux meilleures écoles de Dubaï, Londres ou Neuilly qu’à la plus petite école du Mali et du Cameroun.
En quoi ce projet s’inscrit-il dans le cadre de la mission que vous a confiée le président Sarkozy ?
Le président de la République française et le premier ministre anglais Gordon Brown, lors du sommet franco britannique du 27 mars 2008, ont pris, afin d’atteindre les objectifs du Millenium en matière d’éducation, l’engament de construire un nouveau partenariat pour scolariser 16 millions d’enfants d’ici 2010 et tous les enfants d’ici 2015. Ils ont également décidé de travailler avec d’autres pays pour recruter et former les quelques 3, 8 millions d’enseignants nécessaires à l’accomplissement de ces objectifs.
Le président de la République m’a demandé d’animer et de coordonner la mise en œuvre, côté français, de ce partenariat.
Pourquoi avez-vous accepté cette mission ?
Parce que depuis longtemps, je suis attaché à l’Afrique et à son développement. Et il n’est pas , sans doute, de tâche plus exaltante que de pouvoir contribuer à y relever les défis de l’éducation et à donner de meilleures chances à tous ses enfants.
Ne trouvez pas anachronique d’apporter, dans l’Afrique sub-saharienne, des technologies aussi sophistiquées, alors que les besoins sont des besoins élémentaires ?
Non. D’abord, parce que les technologies du numérique éducatif sont d’un usage extrêmement simple, par les enseignants comme par les élèves. Ensuite, parce qu’il n’y a aucune raison de réserver ces technologies aux pays riches dès lors qu’elles peuvent être déployées, à faible coût, et permettre d’entreprendre, ensemble, la même révolution éducative sans fracture numérique. Enfin, parce qu’elles sont une réponse aux défis de l’éducation de masse. Elles peuvent être déployées, avec la même efficacité, dans les écoles d’une grande capitale comme dans les plus petites écoles du secteur communautaire ou de l’éducation non formelle. On l’a vu avec le téléphone portable, les techniques du numérique éducatif offrent, au continent africain, un raccourci vers la modernité.
Elles nécessitent cependant des infrastructures qui ne sont pas partout disponibles…
L’équipement de base est constitué d’un ordinateur, d’un projecteur et d’un tableau. Une classe numérique fonctionne hors connexion internet grâce à des ressources préparées à l’avance. Cela étant, il y a un avantage à ce que l’enseignant puisse, de temps à autre, se connecter à internet pour accéder à de nouvelles ressources et participer au travail et à l’échange d’expériences de communautés enseignantes. En revanche, le TBI a besoin d’électricité. Ce qui, par nature, limite aujourd’hui son extension même si on peut très bien le faire fonctionner avec un générateur alimenté par exemple à l’huile de jatropha. Mais l’on sait déjà, qu’à échéance de quelques années, on pourra disposer d’une nouvelle génération de projecteurs alimentée par des panneaux solaires.
Le coût de telles classes est-il à la portée des pays africains ?
Le coût ne cesse de baisser. Nous avions annoncé, il y a quelques mois, la possibilité d’équiper une classe pour mille dollars – l’équipement de base est constitué d’un TBI, d’un projecteur et d’un ordinateur –. Aujourd’hui, ce prix est déjà une réalité et l’on peut même envisager de descendre encore les coûts.
La fabrication des ressources pédagogiques n’est-elle pas coûteuse ?
Si, sur le papier, le surcoût d’un équipement numérique
représente un dollar par élève et par an, ce surcoût théorique doit être contrebalancé par la valeur ajoutée pédagogique induite. En effet, les ressources numériques contribuent à la formation des
enseignants, à l’amélioration de la qualité de leur cours, à l’économie de manuels scolaires et à l’enrichissement de toutes les autres contributions extra scolaires que peut apporter le TBI dans une communauté. Au surplus, cette révolution du numérique éducatif repose sur la constitution progressive d’écosystèmes où les
enseignants jouent un rôle dans la fabrication des ressources
elles-mêmes. A la différence d’un manuel scolaire, le coût marginal d’une ressource numérique est nul.
Vous pensez donc que cette haute technologie rencontrera les besoins des plus démunis ?
Le Réseau Educatif Pour Tous en Afrique (REPTA) - qui est une association de responsables de toutes tendances politiques et de tous les milieux qu’ils soient associatifs, industriels ou élus de collectivités territoriales d’enseignants travaillant à la réinsertion des exclus de l’éducation en Afrique - a réalisé un certain nombre d’opérations de terrain qui prouvent que l’on peut déployer des TBI dans des écoles de la deuxième chance, dans des bidonvilles, des tentes nomades et ainsi atteindre les enfants des rues et les populations privées d’éducation.
Est-ce que l’utilisation de ces programmes ne revient pas à imposer aux Africains des produits conçus dans une autre culture et pour une autre culture ?
C’est pour éviter cet écueil que le projet éducation numérique pour tous vient de lancer à Bamako la première version d’un site africain de ressources numériques baptisé Sankoré. Ce seul nom fait référence, bien sûr, à l‘une des premières universités du monde, contemporaine d’Oxford et de la Sorbonne créée à Tombouctou au Mali. Il montre la volonté d’appropriation, par les Africains
eux-mêmes, de la création de ressources spécifiques destinées au continent africain. Ce portail réunit, en effet, la base la plus large de ressources numériques interactives francophones qu’un très puissant moteur de recherches permet d’exploiter. Ce portail offre aux enseignants la possibilité de s’organiser en communautés de travail, par pays, par matière, par langues africaines. Il met enfin, à disposition, des outils développés avec INTEL qui permettent d’adapter les programmes existants ou de fabriquer directement leurs propres cours en puisant, dans cette base, des vidéos desillustrations, des cartographies, des animations en trois D.
Ce portail a été conçu sur la base des recommandations de l’université numérique d’été organisée à Hammamet en août dernier en partenariat, notamment avec l’Association pour le Développement de l’Education en Afrique - ADEA-. Nous travaillons d’ores et déjà sur un projet similaire, en arabe, «Sankoré el arabic ». La même approche devrait pouvoir se développer en anglais et en portugais.
Lors de la rencontre de Bamako, nous avons initié deux projets complémentaires : l’université numérique des métiers et l’université numérique francophone de formation des maîtres.
En quoi consistent ces deux universités ?
L’université numérique des métiers a pour vocation de créer une base de données de cours de formation professionnelle destinés au continent africain francophone en répondant à ses priorités éducatives. Dans un premier temps, il s’agit de collecter auprès des organismes francophones, spécialisés dans la formation professionnelle, les enregistrements vidéos de cours de référence correspondant aux priorités définies par le Comité de suivi. Ces cours seront accompagnés de supports interactifs formatés et indexés selon la technologie Rich Media (et ainsi enrichis de vidéos, de documents, d’animations pédagogiques).
Une fois réalisés, ces cours pourront être utilisés en ressources numériques interactives sur le Tableau Blanc Interactif puis exploités par les formateurs et les enseignants africains du secteur de la formation professionnelle. Pour ce qui est de l’apport des programmes, les organismes disposant de formations professionnelles francophones seront sollicités. D’ores et déjà, en France, les Chambres de commerce, les Chambres de métier et les secteurs de formation du bâtiment, de la construction de l’agriculture et de la pêche, des métiers de mécanique, de métallurgie, d’électricité ont donné leur accord pour apporter des programmes selon les demandes et les priorités africaines.
Quant à l’Université numérique francophone de formation des maîtres, elle entend proposer des programmes d’autoformation, de formation à distance et de formation de formateurs pour des stages de formations en présentiel organisés par les pays africains partenaires. Il est évident que même en les renforçant de manière considérable avec des financements lourds, les moyens actuels de formation en matériel et en hommes, ne permettent pas de relever le défi de la formation de près de 4 millions d’enseignants supplémentaires. La réponse à ce défi exige une nouvelle approche en mobilisant les technologies et les compétences de l’éducation numérique. Cette approche se doit d’inclure la formation et le perfectionnement des maîtres des secteurs communautaires et informels, lesquels sont, par définition, peu accessibles par des moyens conventionnels. Cette formation des maîtres peut se faire au moyen de l’usage du Tableau Blanc Interactif et de programmes spécifiquement adaptés qui permettent aux maîtres de se former en formant les autres. Et un effort supplémentaire doit être accompli pour améliorer la formation et le perfectionnement des maîtres des secteurs communautaires et informels, grâce à des outils d’autoformation très intuitifs, complétés par une formation et une évaluation en ligne sur une plateforme spécifique.
Quels sont les moyens dont vous disposez pour ce projet ?
Dans le cadre du partenariat franco-britannique, j’ai le soutien du président Sarkozy pour la mise en œuvre d’un programme destiné à atteindre les objectifs du Millénium en développant cette approche du numérique éducatif. Nous voulons créer, à brève échéance, un cadre institutionnel nouveau qui permettra d’impulser ces projets en les ouvrant, comme j’en ai la mission, au plus large partenariat. Et ce, afin d’une part de mobiliser toutes les ressources francophones disponibles, de faciliter la diffusion et la création de ressources éducatives numérique pour le continent africain et de mettre au point des programmes d’équipement avec chaque pays.
Quel est votre calendrier ?
Nous avons un calendrier exigeant qui entend, autant que faire se peut, s’inscrire dans les objectifs du Millénium. Tous les projets dont j’ai parlé doivent être développés et mis en œuvre au cours de cette année. Avec un grand rendez-vous en 2010 dans le cadre du partenariat franco-britannique qui cadre ma mission, le président de la République et le Premier ministre anglais Gordon Brown ont conclu un partenariat avec la FIFA et les ligues et fédérations de football pour utiliser l’impact sur l’Afrique et sur le monde de la coupe du monde de 2010, qui se déroulera en Afrique du sud. C’est dans cet esprit que je souhaite mobiliser toutes les institutions et partenaires possibles pour que cette année 2010 soit l’année de l’éducation en Afrique.