Monsieur le Président, pour débuter cet entretien, nous voudrions aborder un sujet brûlant pour les pays du Nord. Le Mali étant un territoire très vaste à faible indice de population, comment vous positionnez-vous face au problème de l’émigratio
Depuis très longtemps, notre pays gère des flux migratoires de population. La tradition orale cite le premier Empire Malien, créé antérieurement au 6ème siècle et qui, ayant subi 7 années de sécheresse consécutives, vit sa population émigrer vers l’Ouest contribuant à constituer le célèbre Empire du Ghana, ancêtre de l’Empire du Mali. C’est de cette région que proviennent 90 % des migrants. C’est à la fois une migration culturelle et climatique car il est, bien entendu, que c’est très souvent la nature qui chasse l’homme ayant perdu les moyens de sa survie.
Chez nous, le sujet de l’immigration, dans son ensemble, est délicat mais pas tabou. En 2001, selon les chiffres du Ministère des Maliens de l’extérieur sur près de 4 millions d’émigrés, 89,1 % des émigrés maliens résidaient dans d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (1). On les estime à 80 000 en France dont 42 000 sont en situation régulière. Selon le récent rapport Attali, demandé par le Président de la République Française, l’apport économique, social et culturel de l’immigration est à reconsidérer, surtout pour ses incidences économiques après 2010. Il y a là une promesse d’ouverture. Avec la mondialisation, le volume des migrations internationales a déjà augmenté et il s’accroîtra encore à l’avenir (2). En revanche, on doit noter qu’il s’est fortement féminisé.
L’Union Européenne a décidé de créer au Mali, un Centre d’information et de sensibilisation de l’Education qui permettra aux postulants à l’émigration, de savoir s’il y a des besoins dans le pays choisi et dans quelles conditions ils pourraient s’y rendre. C’est un centre africain pilote. Mais il demeure que nous avons parfois l’impression que le débat de l’immigration suscite trop de passion. Il nous faut souvent relativiser car ce que les maliens de France rapportent au Mali est plus important que l’aide bilatérale consentie.
Notre pays est un pays de brassage, de transit et d’accueil. De nombreux étudiants du Bénin, de Côte d’Ivoire, d’Afrique Centrale font leurs études de médecine à Bamako car c’est une faculté très prisée. La population locale s’est très bien adaptée au mode de vie du monde étudiant.
On constate que des villes comme Bamako ont vu leur population doubler en 35 ans, ne craignez-vous pas de favoriser ainsi des zones d’immigration de populations qui ne souhaitent pas s’intégrer?
Il existe bien, chez nous, des quartiers périphériques dans des zones non aménagées auxquels manque un certain type de commodités et qui abritent des populations maliennes qui subissent l’exode rural. Le Gouvernement gère cela avec difficulté.
En effet, il y a un transfert de population des zones rurales vers la ville mais ce sont souvent des migrations saisonnières et circulaires car les agriculteurs ne sont pas occupés aux champs plus de six mois par an. Ils viennent se faire un peu d’argent et repartent. On voit des jeunes filles venir se constituer, ainsi, leur trousseau de mariage et des étudiants travailler pendant les vacances scolaires. En livrant un meilleur combat pour l’agriculture malienne qui occupe plus de 80% de la population, nous pourrons sans doute assainir cette question sociale épineuse.
Le problème de l’eau n’est-il pas votre principal problème ?
De très nombreux conflits dans le monde sont dus, actuellement, à la répartition désastreuse des ressources hydriques. Nous avons, au Mali, deux problèmes majeurs concernant l’eau. Tout d’abord une bande sahélienne qui vient d’être touchée, de plein fouet, par les effets pervers de la dégradation de l’environnement : irrégularité des pluies, endémies, famine… ce qui a provoqué immédiatement un exode rural vers Bamako et une immigration des jeunes vers l’Europe.
Notre second problème est que nous n’avons pas de l’eau toute l’année et pourtant, le plus incroyable, c’est que les deux plus grands fleuves africains coulent sur notre territoire : le Niger avec 1785 Km sur ses 4200 Km de longueur et le Sénégal. Notre problème essentiel est donc, la maîtrise de l’eau. Et c’est bien la maîtrise des ressources en eau de surface et en eau souterraine qui constitue l’un des facteurs les plus importants du développement de l’agriculture. La ressource en eau existe, il faut l’exploiter.
Nous possédons la seconde zone hydrique cultivable et inondable d’Afrique, le Delta intérieur du Niger avec 60 milliards de m3 et qui couvre près de 40 00 km2 entre Djenné, Mopti et Tombouctou.
Nous disposons d’un potentiel aménageable en maîtrise totale de l’eau, notamment dans la zone de l’Office du Niger et autour des barrages de Sélingué et de Manantali, et dans le moyen Bani avec le seuil de Talo qui vient d’être inauguré. Il existe également une zone lacustre en maîtrise partielle.
Ainsi sur la période 2008-2012 : 103 356 ha seront aménagés dont 61 910 ha, en maîtrise totale, pour un coût de 212,5 milliards de FCFA (3).
En ce qui concerne l’irrigation de proximité, l’inventaire des potentialités aménageables a permis d’identifier 895 335 ha répartis dans 483 communes pour lesquelles nous lancerons, dans les prochains mois, un prgramme ambitieux.
Au regard de ces grands chantiers, reste le problème de la pollution car, partager de grands fleuves, nous donne des responsabilités supplémentaires. Des mesures énergiques ont été prises en ce qui concerne les rejets d’eau et de produits polluants dans les fleuves et nous en avons confié le contrôle à la Brigade Mobile de Surveillance des Eaux, nouvellement créée. Nous avons, également, un souci d’érosion hydrique et éolienne du Niger et celui de la prolifération de végétaux flottants.
Le Ministère de l'Environnement et de l'Assainissement a la lourde tâche de tenter d’éliminer tous ces effets pervers. Forger une conscience africaine de l’environnement, à la manière de celle d’Al Gore sera une avancée primordiale. Nous sommes encore « bio » c’est tout l’intérêt de notre pays : c’est le moment de prendre les bonnes mesures; pour d’autres pays c’est déjà trop tard.
Votre sous-sol semble très prometteur, vous êtes producteur d’or, le Mali devient-il riche?
Nous sommes, certes, le 3ème producteur d’or d’Afrique avec une progression de 350 % en 5 ans mais ce sont de grandes multinationales qui exploitent les gisements aurifères, du fait de l’importance de l’investissement des infrastructures d’exploitation. Sur 7 mines exploitées, six le sont à ciel ouvert, deux sont considérées comme de dimension mondiale et l’une d’elle est la plus rentable du monde…
Dans le budget de l’Etat, la montée des cours de l’or atténue les effets négatifs de celle des hydrocarbures. L’Etat possède, en effet, 20% des parts des mines exploitées et il est associé aux dividendes. De plus, les sociétés d’exploitation étant basées au Mali, nous bénéficions des taxes fiscales collectées. En outre, ce secteur est générateur d’emplois : 2700 travailleurs pour une seule grande mine. Le tout représente la moitié de l’effectif de la fonction publique. Le paradoxe de notre pays, c’est qu’il recèle partout de l’or. Il y a encore à Bamako, au bord du Niger, des femmes orpailleurs qui convertissent leur poudre d’or en achats domestiques et alimentaires.
La modernisation de l’agriculture malienne par l’introduction de cultures innovantes telles que celles qui sont liées aux biocarburants, n’est-elle pas un facteur de déséquilibre, pour notamment, la culture du coton?
Le coton malien est cultivé dans la zone la plus pluvieuse du pays et occupe, à ce jour, 3,5 millions d’agriculteurs. Ce que le coton n’a pas créé comme gêne à la diversification par des cultures complémentaires - telles le mil-sorgho, le blé ou le maïs - ce ne sont pas les biocarburants de seconde génération (4) qui vont le faire. Dans ce domaine, notre atout tient au fait que nous
disposons d’un immense espace, non encore exploité et parfaitement adapté à ce type de culture en domaine aride. Nous avons, d’ailleurs, débuté cette culture, il y a 20 ans, à titre expérimental et nous avons même, une petite ville de près de 5 000 habitants, Kéléya dont l’électricité publique est fournie par ces biocarburants, de même que toute l’énergie agricole et automobile. Nous avons, là, de grands projets en cours.
Pour revenir au secteur coton, on produit dans les bonnes années 600 000 T/an et l’on sait qu’on pourra à court terme atteindre le million de T/an. En fonction des cours et des fluctuations du marché, les agriculteurs pourront choisir de diversifier par des cultures alternatives et choisir de planter, par exemple, 60% de coton et 40 % de biocarburants de première génération (5) plus adaptés à leur sol. En plus du fait que ce serait salutaire pour la terre, ceci sécuriserait les revenus des paysans car, c’est bien, dans le domaine de l’agriculture et particulièrement dans celui du coton que se situe le combat socio-économique que doit livrer notre pays.
Néanmoins, nous savons que, laissé aux seules forces du marché, le secteur agricole n’arrivera pas à investir dans son intensification. Aussi, l’Etat, par la Loi d’Orientation Agricole (L.O.A), s’est engagé à consacrer au moins 20% de son budget au développement de l’agriculture.
Il y avait, auparavant, une multitude de lois concernant l’agriculture. Nous avons décidé dans la Loi de Rattachement Agricole votée en 2007, d’embrasser toute la chaîne : les producteurs, la production, la commercialisation, la transformation et la recherche qui s’y rattache et les financements. Le Fonds du Développement Agricole quant à lui, permet de concentrer l’investissement dans le secteur agro-pastoral et dans le secteur foncier. Il est le levier central de l’action.
Donc, nous mettons en place des programmes de développement intégrés concernant les terroirs agricoles qui se structurent autour d’une thématique, agriculture, élevage… et qui s’accompagnent de mesures concernant la maîtrise partielle de l’eau, l’éducation, la santé afin de donner un meilleur niveau de vie aux acteurs locaux.
Anticiper, pour nous, c’est préparer le Mali à devenir une grande puissance agricole car l’alimentation sera primordiale avec la démographie galopante qui anime le pays.
Notre volonté politique est d’amener l’agriculture malienne à une production de 10 millions par an de céréales à l’horizon 2012.
Comment peut-on renforcer la production agricole?]
Nous travaillons à revaloriser le statut de paysan vers celui de producteur agricole car c’est une nécessité de notre époque que d’obtenir, pour tous, une meilleure reconnaissance de son activité. Nous sensibilisons également les jeunes à une réconciliation avec la terre, à travers des formations professionnelles et des projets d’assistance aux jeunes promoteurs privés. Nous leur avons également réservé la mise à disposition d’au moins 10% des nouvelles surfaces agricoles aménagées.
De plus, afin de conforter les perspectives d’avenir, nous avons créé à Bamako, non seulement un centre de zootechnologies mais un pôle de recherches agricoles. Il s’agit de l’Institut d’Economie Rurale et l’Institut Polytechnique Rural qui, en liaison avec des chercheurs internationaux misent sur la qualité et l’agroécologie avec une expertise constante. Ils ont mis au point, notamment, une culture du riz avec un cycle court (70 j) de même, pour le karité dont le marché alimentaire se préoccupe, et pour qui, le cycle habituel - avant production - était de 14 ans et qui a été réduit de moitié ! Notre meilleure façon de lutter c’est de produire mieux et plus.
Toutes les recherches sont faites dans des secteurs très spécialisés – culture et élevage - et se situent dans le domaine de l’excellence puisque le Laboratoire Central Vétérinaire fournit même à notre voisin l’Angola, son stock de vaccins destinés au bétail.
Avez-vous intégré à votre stratégie agricole la diversification verticale?
Le problème majeur pour la transformation des matières premières agricoles réside, actuellement, dans le surcoût des hydrocarbures. A l’Euroconseil de l’Agriculture que je préside, nous venons de mettre en avant, la progression du baril de pétrole : 1 dollar en 1970, presque 130 aujourd’hui. Toute l’approche économique en est perturbée. Néanmoins, avec plus de lenteur que nous l’aurions souhaité, les entreprises de transformation du coton se sont mises en place. D’ici à 2017, nous voudrions atteindre 25 % de transformation de la production cotonnière.
Nous avons, également, une production de mangues qui englobe plus de 40 espèces différentes, avec l’émergence d’une mangue labellisée de qualité. Nous savons à quel point, par sa cherté, c’est un produit de luxe dans les pays du Nord et ici, dans la mesure où les fruits viennent à maturation à la même époque, on finit par nourrir les animaux avec des mangues. Il est indispensable de trouver une solution de transformation de ces fruits pour éviter les pertes et pouvoir les consommer hors saison. Nous sommes, en ce moment, dans la phase d’implantation de la filière mangue.
Nous souhaitons également favoriser le développement des industries animales en confortant différentes opportunités d’investissement car nous avons des terres étendues et un produit prisé dans la sous-région : le boeuf du Mali, indemne de l’infection de la peste bovine et nourri de manière traditionnelle.
En terme de prospective et de développement durable, notre grand défi est l’alimentation. Et par conséquent, tous nos efforts vers les ressources naturelles doivent être au service de ce défi-là. Avant la fin de l’année, les recherches sismiques pourraient nous confirmer ou non la présence d’hydrocarbures dans notre sous-sol et ce serait un plus notable pour notre économie.
Donc, vous êtes optimiste?]
Oui : le Mali est un pays d’espoir.
Si à l’horizon 2020/2025, il y a encore, au Mali, des hommes politiques avec une vision concrétisée de la bonne gouvernance, s’appuyant sur la cohérence des structures et la probité des hommes, favorisant le développement de l’agriculture, des infrastructures, la compétitivité du secteur privé dans le sens de la promotion des femmes et des jeunes… nous pourrons être satisfaits des avancées que nous aurons contribué à mettre en route, de notre réflexion sur les nouveaux enjeux de l’intégration africaine et sur la place du Mali dans cette dynamique.
Comment avez-vous été amené à cette vision pour le pays? Comment la vie vous a-t-elle préparé à occuper la mandature suprême ?
Mon pays est une vieille terre de tradition qui a vécu, dans son passé, des formes avancées de démocratie. Il en reste quelque chose au plan du sentiment national.En 1236, s’est élaborée, la première Charte du Mali, sa première constitution en quelque sorte, dans laquelle il est écrit que pour nous « la personne humaine est sacrée et inviolable… » Ce sont les premiers principes de droit humain…
Pour en revenir à mon expérience personnelle, c’est tout une somme qui inclut ce premier principe. Je suis né, dans une zone de communauté très active, à Mopti. En terme d’éducation, nous vivions tous en groupes, par classe d’âge et l’on m’a appris que le plus important, ce n’était pas moi mais la communauté !
Ensuite, ce fut mon expérience de l’armée où encore, on vit ensemble, au contact de la discipline, de la hiérarchie et du réel. J’y ai appris le respect de moi-même, tout d’abord, puis le commandement. Ma promotion dans le rang, tout au long de ma carrière, m’a préparé à cela. Je sais prendre les responsabilités qui s’imposent.
En mars 1991, j’ai assuré durant quatorze mois, la Transition vers la voie de la démocratie. J’ai été en contact direct avec les plus hautes responsabilités de l’Etat Malien. Puis, je me suis retiré dix ans et me suis ouvert sur l’extérieur et l’intérieur du pays. J’ai participé à éradiquer le ver de Guinée, me suis consacré à la lutte anti-poliomyélite des enfants et partout, j’ai rencontré mes concitoyens dans les villages les plus reculés. Le contact avec les autres est une vraie formation.
Les différentes missions de médiation que j’ai effectuées en Afrique et qui ont duré dans le temps, comme le problème rwandais par exemple, ont déterminé certains traits de mon action d’aujourd’hui.
Le vrai terreau de ma pensée, c’est la vie communautaire.
On m’a demandé, s’il existait une école de Présidents quel serait, selon moi, l’exercice au plus fort coefficient. De toute évidence, ce serait le « bon sens ». C’est dans cet axe que j’ai formé et forgé mes convictions. Vous en voulez des exemples ?
Le Mali est frontalier de sept pays avec 7243 km de frontières.
La première chose qu’il faut assurer, c’est la paix, la stabilité du pays. D’autre part, le pays est si grand, le 24ème du monde avec 1 241 238 km2. Tout son problème reste de relier les zones
de production du sud aux zones de consommation du nord sans altérer le pouvoir d’achat de zones non productrices. Le bon sens, c’est de favoriser la création de routes et de faire profiter, par exemple, aux gens de Gao du surplus de production de mangues d’une région exponentielle.Tout, dans notre action, doit être centré sur la souveraineté alimentaire avec pour but la valorisation de nos propres produits.
Dans un premier temps, vous vous attachez à la sécurité alimentaire?
La sécurité alimentaire a toujours été au coeur de nos préoccupations. Dès novembre 2002, nous avons amené le gouvernement à adopter une stratégie nationale de sécurité alimentaire visant à satisfaire les besoins essentiels de la population et pour laquelle a été institué le Commissariat à la Sécurité Alimentaire placé auprès de la Présidence de la République.
La première constatation que fait la population, c’est que si elle a faim, ce n’est pas parce qu’on a rien à manger dans le pays, c’est que, ce qu’elle voudrait manger n’est pas là. Il y quelque temps, nous avons eu un problème à régler avec l’augmentation du prix du pain que nous refusions et qu’exigeaient les boulangers car le prix du sac de farine de blé avait plus que doublé. Je sais, qu’avec un sac de farine, on fait 633 pains que les boulangers vendaient à perte. Nous leur avons donc demandé quelle était la subvention qu’ils souhaitaient pour un mois et nous la leur avons accordée.
Durant ce mois de réflexion, nous avons communiqué avec les populations, leur expliquant le problème de l’approvisionnement, lié au coût du transport et nous avons proposé de faire du pain avec de la farine de riz, de maïs ou de mil-sorgho ou un mélange de ces farines avec celle du blé. Nous utilisons dorénavant, ce pain à la Présidence. Si certains veulent du pain de blé seul, ils doivent y mettre le prix, pour les autres qui se sont adaptés, le prix du pain n’a pas augmenté. Il s’agissait de trouver une alternative de bon sens, de proposer une offre en parallèle, facile à accepter. Il est de notre devoir de promouvoir des produits locaux, comme, par exemple, le riz devenu si facile à préparer maintenant, même pour une femme qui travaille à l’extérieur.
En ce qui concerne le lait, le Mali en achète pour 80/90 milliards de FCFA par an et pourtant nous sommes un pays d’élevage par excellence. En tant que producteur de lait, notre problème réside
dans le fait, que nous ne pouvons à l’heure actuelle, ni le stocker, ni le transformer en le stérilisant car nous ne disposons pas de technologies laitières. Au lieu de le perdre par ignorance, nous pourrions apprendre à transformer le lait en succulents fromages maliens, comme en France par exemple.
Il s’agit là encore de modifier des habitudes alimentaires dans le but de promouvoir des stratégies adaptées et d’utiliser la ressource locale. Ici, comme pour l’ensemble des programmes mis en place, deux conditions nous paraissent essentielles, le changement des mentalités et des comportements et le choix des hommes et des femmes de s’y conformer.
Ma conviction est grande que le Mali sera, dans un délai raisonnable, un très grand pays céréalier et pastoral grâce à la mise en oeuvre effective des composantes agricoles et le développement des industries animales.Le stade de la simple sécurité alimentaire pourrait bientôt être dépassé par notre volonté de souveraineté alimentaire jouant sur la juste répartition des productions à l’intérieur du pays.
Quelle est votre politique de développement des infrastructures ?
Vous le savez, aucun décollage économique ne peut s’accomplir sans politique de désenclavement du pays tant intérieur qu’extérieur. Aussi, sur les cinq ans à venir, la poursuite du développement interne et externe du réseau routier va porter sur des investissements estimés à 631 milliards de FCFA, presque un milliard d’euros qui concerneront 4693 km de routes.
Grâce à cela, nous ne sommes plus tributaires du port unique qu’était pour nous Abidjan. De nouvelles liaisons portuaires ont été créées avec la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie, la Guinée Konakry, la Côte d’Ivoire avec Abidjan et San Pedro, le Ghana, le Bénin. Les grands ports, dorénavant, nous courtisent car nous sommes devenus des clients qui font jouer la concurrence.
Dans chaque zone portuaire citée, nous avons une enclave : les Entrepôts du Mali, animés par des cadres d’expérience et leurs équipes maliennes. Il y a également chez nous, dans le cadre de la réciprocité, des entrepôts du Sénégal qui traitent avec la sous-région. Ainsi se crée une chaîne d’activités, hautement profitable au pays et je n’exclus pas la nouvelle voie bitumée qui assure la connexion entre le Ghana, le Togo et le Niger via Gao où nous avons construit un pont sur le Niger.
Qu’en est-il du boom touristique annoncé?
Cette année, nous attendons 300 000 touristes qui profiteront des infrastructures hôtelières nouvelles. Au Mali, il s’agit d’un tourisme différent de l’offre de détente des zones côtières de nos voisins. C’est un tourisme d’adhésion, un tourisme totalement culturel. Chacun connaît la Mosquée de Djenné comme le plus grand monument en banco du monde, inscrit sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Unesco ou encore le pays Dogon fleuron de notre patrimoine. En fait, la particularité que nous identifions, c’est ce tourisme plus spécialisé qui inclut, dans le séjour, la participation à de grands
festivals musicaux.
On peut citer le Festival d’Essakane auquel participent des artistes internationaux et qui vient de regrouper près de 10 000 personnes dans le désert à mi-janvier, le Festival du Niger à Ségou ou le « Triangle du Balafon » qui met en parallèle des cultures similaires autour de l’instrument fédérateur et dont les pays participants officiels sont maintenant passés au nombre de six.
Au-delà de ces grandes manifestations, on sait qu’aujourd’hui on pourrait organiser n’importe quel forum africain car nous avons des centres de congrès, des infrastructures hôtelières et centres de presse équipés des nouvelles technologies. Le pays est prêt pour toutes les réunions internationales.
Pouvons-nous nous permettre une question candide et vous demander quelle est, maintenant, votre impression future de la planète, de son évolution?
D’emblée, pour vous répondre rapidement, je dirai que jamais le monde n’a été aussi pessimiste, jamais aussi peu généreux, jamais autant paralysé par la terreur… En Europe où il fait bon vivre, vous ne le pouvez plus, parce que vous avez peur de l’insécurité. En fait, partout le terrorisme international a obtenu ce qu’il souhaitait : qu’on recule devant lui. Aurait-il fallu reculer ?
Pour en revenir au déroulement du temps, je me souviens de la boutade de mon père qui disait que « la vie était toujours plus belle quand… on était plus jeune !» Plus sérieusement, il faut admettre que le monde n’a jamais été, ni plus riche, ni plus pessimiste… ni plus ouvert : grâce aux nouvelles technologies comme internet, ni plus fermé : par peur de l’autre, de l’immigration qui n’est plus comprise comme une opportunité. On se referme car on ne se donne même plus le temps de la réflexion… Ouvert sur le monde, renfermé sur soi, c’est l’image de ce début du XXIème siècle.
Il y a heureusement des avancées positives. Tel ce mouvement qui est admirable, de la formation de grands ensembles, en Afrique, aux Amériques et notamment celui de l’Europe ! On dépasse l’homme, le pays tout court, pour constituer un groupe plus important. On perd sa souveraineté pour une souveraineté plus élargie.
Autre fait très important, la révolution économique qui s’est engagée avec l’inversion de pôles économiques traditionnels et l’apparition de grands pays émergents comme la Chine (6), l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud. Le basculement des puissances est une conséquence de la mondialisation à mesurer.
En même temps, notre époque va devenir celle des défis planétaires pour l’environnement. Nous avons modifié les bases sur lesquelles nous étions assis, le monde n’est plus ce que l’on croyait jusqu’alors : un lieu sûr pour les hommes. Nous devenons victimes de grandes calamités : changement de climat, accroissement du niveau des mers, grands feux de forêts, tremblements de terre … Comment, dans nos états, avons-nous pu laisser faire les choses sans y mêler un peu de principe de précaution, de prospective et de développement durable (7). Et ce manque de solidarité et d’éthique, nous l’avons, encore récemment, expérimenté, dans des pays comme les nôtres, pour ce qui concerne les antirétroviraux (8).
Il y a, actuellement, une grande contradiction, entre le fait que les pays aillent vers un regroupement dans lequel ils acceptent de perdre une partie de leur souveraineté nationale et cette impression de ne jamais rien vouloir partager de manière solidaire.
En politique cependant, il y a des signes de mutation. Je suis, par exemple, un Président indépendant et je viens d’être réélu pour un second mandat en dehors du jeu politique habituel. Je constate que les mentalités évoluent pour admettre qu’on ne peut gouverner seul et que le plus important est pour chacun, de n’importe quel bord qu’il vienne, d’apporter sa contribution à la synergie générale qui doit gérer un pays. Ces dernières années, l’un des exemples les plus marquants a été celui de l’Allemagne.
Toutes ces observations et ces contradictions m’interpellent, il faudra sans doute attendre quelques années pour en comprendre les réponses et voir l’inquiétude quitter le monde.